A la nuit tombée, ils se retrouvèrent donc. Pas besoin d’allumer un feu. La lune était pleine et inondait la terre de sa lumière. On y voyait comme en plein jour.

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Les arbres bruissaient. Sans doute, les oiseaux de nuit étaient-ils éveillés, ce qui ne surprendrait personne.
Mais les oiseaux de jour aussi : les mésanges, les pic verts, les moineaux, les corbeaux et les corneilles, tenaient grande conversation. C’est un des nombreux mystères associés à la pleine lune : non seulement elle dilate la terre la transformant en œuf, mais elle tient éveillés comme des hiboux, tous les oiseaux et tous les humains dont l’âme a tendance à s’envoler loin des réalités lorsque ces dernières les dérangent.
Les dix apprentis n’étaient qu’à moitié rassurés : tous ces cris d’oiseaux en pleine nuit les surprenaient.
Certains crurent entendre des rires, d’autres voir passer un balai chevauché par la vieille du village ; d’ailleurs, ils avaient cru reconnaître, de son grand vol silencieux, le hibou roux qui se tenait souvent juché sur son épaule.

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Ils n’en menaient pas large. Pour la plupart d’entre eux, la colère avait diminué d’intensité. Un garçon et une fille cependant restaient persuadés que toute cette histoire de clés n’était qu’un subterfuge pour les empêcher de faire des bêtises, comme par exemple, brûler les charrettes de foin, détricoter les vêtements des vieux, gambader dans les blés tout fraîchement poussés.
Peut-être y avait-il une part de vérité dans leurs hypothèses. Peut-être pas. L’histoire ne le dit pas. Ce qui se passait dans ces temps là n’a absolument rien à voir avec nos réalités du vingt et unième siècle.
Ils partagèrent quelques quignons de pain, deux trois noisettes, burent à la goulée l’excellente bouteille de vin qu’ils avaient dénichée dans la cave du forgeron. Puis, sous le regard des étoiles, ils tombèrent de sommeil. Tous. Enfin presque. Le garçon et la fille avaient mis dans la bouteille de vin de la poudre de mariluce, une plante dentelée dont l’effet est bien connu depuis des siècles et des siècles pour apaiser les angoisses, détendre les êtres tourmentés. Ils avaient fait semblant de boire.

Sitôt les autres endormis, ils partirent. Ils avaient caché sous un rocher moussu les quelques effets qu’ils avaient emportés.

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Ils les récupérèrent et partirent sur la pointe des pieds, pas vraiment rassurés de cette marche nocturne. Le garçon fanfaronait, se moquant de ses anciens camarades mais il n’en menait pas large. Arrivés à la clairière du lapin fou, il repéra un endroit un peu abrité des regards et proposa à la jeune fille de s’y réfugier pour reprendre des forces. Ce qui se passa sous les frondaisons accueillantes et sur la mousse douce enchanta la famille du lapin fou, sortie du terrier pour fêter comme il se doit la pleine lune.

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Au petit matin, ces deux là se réveillèrent un peu étonnés de ce qui s’était passé, mais ils reprirent le chemin de leur village. Ils ne savaient pas encore que leurs danses nocturnes allaient bouleverser leur vie et tracer un chemin plus vite qu’ils n’auraient imaginé.

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Les huit autres se réveillèrent aussi, un peu abasourdis de s’être endormis sur place, très inquiets, après s’être comptés et recomptés, de n’être plus que huit, car ils savaient bien qu’ils allaient devoir s’expliquer auprès du forgeron. Ils rentrèrent donc à la forge, le plus silencieusement possible. Le dimanche, le forgeron avait coutume de mijoter un énorme ragoût. De très loin, ils humèrent l’odeur de thym et de farigoulette qui parfumaient la viande.  
Le forgeron savait déjà tout. Il connaissait si bien les êtres humains.
De loin, à la démarche, il percevait la joie ou la tristesse, la colère ou la désespérance. Il lisait sur les visages, la couleur de la peau, l’éclat d’un regard, les traits qui s’affaissent.  Son ouïe était si fine qu’il distinguait des paroles tout juste chuchotées. Il en avait tant eu d’apprentis que rien ne le surprenait mieux.
Et puis, il ne jugeait pas. Il savait que la vie épouse toujours les détours qu’empruntent les êtres pour leur permettre, un jour ou l’autre, d’exprimer le meilleur de ce qu’ils étaient capables de donner. Même si c’était au dernier moment. Même si c’était dans la vie suivante ou encore celle d’après.
Car à cette époque là, on savait, enfin, on croyait que la vie ne s’arrêtait pas après qu’on eût rendu le dernier souffle. La frontière des mondes était très ténue. C’était comme un voile qui aurait séparé une pièce en deux. Bien sûr, seuls ceux qui avaient rendu l’âme pouvaient passer d’un monde à l’autre.

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Le forgeron les accueillit donc avec un bon sourire et leur proposa de s’installer pour partager le repas dominical. Ils furent d’ailleurs surpris de ne trouver que neuf assiettes déjà installées sur la nappe de lin.
Ils déjeunèrent en silence et leur dimanche se termina en une chasse aux champignons. Une chasse, car à l’époque les champignons avaient encore des jambes et s’enfuyaient très, très vite dès qu’un humain débusquait leur cachette. Je vous raconterai un jour comment les champignons perdirent leurs jambes.

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Le quatrième lundi démarra donc.
Ils s’étaient tous demandé en s’endormant ce que le forgeron allait encore trouver comme humiliation à leur infliger.
ils ne furent pas surpris quand ce dernier leur intima l'ordre d’aller dans la montagne recueillir de la poudre du minerai de piairessakré. Ils devaient remplir un grand sac de toile de jute qui leur parut pouvoir contenir au moins cinquante kilogs.

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La montagne était loin. On la voyait se détacher, figure familière, au fond de la grande plaine. Il fallait bien compter une semaine de marche pour aller et sans doute plus pour revenir car ils seraient chargés. Il leur donna à chacun une grosse miche de pain, un beau fromage. Et leur souhaita bon courage.

Benjamin se sentit traversé par le doute. Regardant ses compagnons, il lut le désarroi sur chacun de leur visage. Le souvenir des six clés s’estompait doucement. Pourquoi tant de tribulations pour six malheureuses clés ? L’intérieur de la maison serait-il à la hauteur de tous ces sacrifices, de toute cette sueur versée, de ces ampoules aux doigts, et puis bientôt aux pieds, de ces muscles endoloris ? Avaient-ils VRAIMENT besoin de ce trésor finalement ?
Ils partirent cependant. L'un d’entre eux maugréait et pestait contre le forgeron. Et une fois passé le rû de la Diamantine, il lâcha son sac et partit en courant en direction de son village natal.DSC08762

Les sept autres ramassèrent les sacs, se partagèrent les miches et les fromages et décidèrent de continuer leur route, les yeux rivés vers la montagne, cueillant les baies que la nature leur offrait à profusion,

DSC08498mangeant frugalement lors des pauses.
Ils marchèrent, silencieux, plusieurs jours et plusieurs nuits, non sans avoir aidé un ours qui se débattait dans un piège, remis dans la rivière une truite argentée qui tentait vainement de regagner l’eau vive, et replacé dans son nid un bébé grand duc qui était tombé de son nid.
Le soir, ils allumaient un feu pour faire griller leur pain et pour se réchauffer.
Ils étaient las lorsqu’au matin du quatrième jour, ils arrivèrent enfin au pied de la montagne.

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Il leur fallait trouver maintenant le minerai de piairessakré.
Benjamin eut brusquement le sentiment que les rochers au pied de la montagne l'observaient.
Timidement, il osa: " pardonnez- nous, nous cherchons le minerai de piairessakré, pouvez-vous nous indiquer à le trouver?"
Une voix semblant sortie des entrailles de la terre s'éleva:

 

A suivre....

MC Octobre 2015

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