vision

Un jour, les lignes horizontales et les lignes verticales sont devenues pour moi des vagues.
J’aime les vagues, leur couleur qui se plombe à l’orée de l’orage, l’émeraude pastel lorsqu’elles déferlent au rivage, ces dentelles d’écume dont elles s’enveloppent, le fracas de leur chute à l’assaut des rochers, la caresse douce dans leurs étreintes avec le sable, leur puissance dans les tempêtes et leur tendre étreinte les jours de beau soleil. J'aime ces enroulements majestueux dans lesquels les surfeurs dansent à perdre haleine. J’aime aussi les vaguelettes en écho répété sur le miroir du lac quand l’enfant jette au loin une pierre pour jouer.
Mais, ces vagues qui transformaient ainsi la structure rassurante de mon espace en trois dimensions, elles étaient inquiétantes ; prélude à un tsunami. Prélude mais point d’orgue aussi. J'avais 44 ans....

Point d’orgue car, peu de temps auparavant, ma mère, victime d’un AVC, se retrouvait en réanimation pour de longues journées, une balafre ponctuée de dix sept points de suture sur la tempe droite. On lui avait ouvert le crâne pour endiguer une marée rouge qui noyait son cerveau. Ce fut le premier tsunami.
Et peu de temps ensuite, je découvris donc que les droites, tout d’un coup, sans crier gare, pouvaient tout un coup se ramollir, comme des spaguettis trempés dans l'eau bouillante....
Après une batterie d’examens de plus en plus approfondis, on diagnostiqua une maladie auto-immune, la maladie de Birdshot, dont un professeur de Cochin était devenu le spécialiste français. Maladie auto-immune dont l’effet majeur est de rétrécir progressivement le champ visuel, de rendre intolérable l’exposition à la lumière, d’assombrir les lieux déjà sombres, de mélanger les couleurs en une bouillie fadasse et surtout, de détruire la rétine pour conduire à la cécité, faisant ainsi perdre progressivement toute autonomie.

Birdshot, pour tir d’oiseaux.
Comme un carton au stand de tir.
La vision des premiers clichés de ma rétine ravit mon regard de peintre. Elle avait la couleur de la lune de l’éclipse, rouge orangé. Elle était constellée de minuscules trous, comme si des étoiles avaient été semées par quelque lutin farceur.  Je m’imaginai la voûte céleste la nuit, comme si quelqu’un la regardait de l’extérieur de notre univers.
Passé ce moment de poésie, je fus laminée en prenant conscience de ce qui m’attendait.
A l’époque facebook n’existait pas. Et oui. Il y a eu un temps où facebook n'existait pas. Les réseaux sociaux étaient formés d'êtres de chair et d'os que l'on côtoyait au travail, dans son voisinage immédiat, dans sa famille et dans son cercle d'amis plus ou moins étendu!
Je ne pus donc pas clamer au monde entier l’étendue de mon désarroi, je n'osai pas, pour autant, envahir mes proches ou moins proches de la calamité qui me tombait dessus. Traversée solitaire de cette épreuve majeure.
Le corollaire positif c’est que personne ne s’arrogea le droit de me dire, ni même de penser que tout ce qui arrive est bien, que mon karma se manifestait, qu’on attire les évènements de notre vie et toutes sortes de merveilleux conseils que je vois distiller par les bons et bonnes apôtres du développement personnel et de la spiritualité qui ânonnent à l'envi des phrases toutes faites, pré-mâchées, mais pas du tout assimilées... Quelle chance ! Aucune interprétation hâtive propre à me culpabiliser. Je pouvais vivre ma maladie toute seule, et cheminer à mon rythme de compréhension avec elle, sans me torturer en me demandant ce que j’avais bien pu faire de travers !!!

Je commençai alors à hanter les hôpitaux, et pour moi, et pour ma mère, qui n’était pas tirée d’affaire – et qui ne le fut jamais, puisque devenue hémiplégique elle devint comme une enfant, désorientée et tout à fait dépendante.
Le temps que je lui consacrai m’évita de trop m’apitoyer sur mon sort, tant la voir aussi diminuée était une souffrance insupportable. Être solide à ses côtés était d’une évidence telle qu’elle anéantissait tout retour larmoyant sur moi. C’était une femme pleine d’énergie, elle ne tenait pas en place ; mais ça, c'était avant: elle était condamnée au un fauteuil roulant. Elle fut reine de beauté dans son quartier, à vingt ans ; mais ça aussi, c'était avant: elle avait désormais le visage déformé et son sourire n’était plus qu’une caricature de ce qu’il fut.
Il m’arrive encore aujourd’hui de pleurer au souvenir de ses pauvres efforts pour tenter de marcher à nouveau, esquif fragile sur deux jambes dont l’une menaçait de se dérober à chaque pas.

Son calvaire dura un an et demi. Devenue grabataire les trois derniers mois, elle ne communiquait plus. Lorsque j’allais la voir, je m’allongeais près d’elle en lui tenant la main.
La tristesse de cette maison médicalisée me submergeait à chaque visite. Ces solitudes agglutinées les unes aux autres, dans l’attente des repas, m’étaient insupportables.
Seul pour la naissance. Seul pour le dernier voyage. Les enfants ont leur vie…
Et la naissance encore est espoir et promesse. Alors que cette lente traversée, en attendant l’arrivée au port, semblait désespérance.

Je fréquentais Cochin pour le suivi de ma vision. Dopée à la cortisone, je passais un été, à m’activer dans ma maison tout en rendant visite à ma mère sur son lit d’hôpital.
Par chance pour moi, je n’avais pas été traitée selon le protocole en vigueur à l’époque. Seule la cortisone était mon poison quotidien.
Ma mère mourut non sans m’avoir avertie de son passage quelques jours auparavant par l’intermédiaire d’un rêve où je la vis, belle et rajeunie, me tendre les bras.
La maladie, toujours présente, était comme une épée de Damoclès sur ma tête : je risquais la cécité ; pas un jour, pas une heure sans que cette pensée ne vienne s’immiscer au beau milieu de mes activités.
Lorsque je compris que j’étais seule à me vouloir vraiment du bien, qu’aucun secours ne me viendrait de l’extérieur, et que j’avais le droit d’arrêter de me regarder comme une victime, je décidai d’apprendre le massage shiatsu – aveugle, je pourrais toujours masser – et de démarrer une formation au coaching – aveugle, je pourrais toujours écouter.
Car aveugle, c’est certain, impossible de corriger mes copies.

Je rencontrai alors le père d’une amie, M. te souviens-tu ? Cet homme, magnétiseur à ses heures perdues, me posa la seule question nécessaire : «  voulez-vous guérir ? ».
Stupeur : je n’entendis pas un « oui » à l’intérieur de moi.
J’écoutais pourtant: il me semblait que je voulais guérir mais mon corps ne me le disait pas ou ne semblait pas convaincu. La fatalité de la cécité à venir semblait lui avoir interdit de croire que l’on pouvait guérir…On ne dira jamais assez la puissance de persuasion des idées si longtemps répétées qu’elles deviennent vérités intangibles.
Les mois passèrent, les années aussi. Je guettais le oui qui ne venait toujours pas.

J’entrepris une psychothérapie. Je consultai des médecins homéopathes, des acupuncteurs. Je me mis à pratiquer le tai chi chuan et le chi kong. Je méditai. Je pratiquai des séances de visualisation autour de mes yeux avec l’intention de calmer ce système immunitaire qui s’attaquait ma rétine. Je participai à un stage avec un enseignant de chi kong, guérisseur par ailleurs ; stage au cours duquel je sentis à l’arrière de mes yeux comme des mouvements circulaires – d’énergie pour simplifier le propos. Je luttais intérieurement contre toute pensée de peur à propos de la cécité.
Et bien qu’étant engagée dans une démarche spirituelle, je ne priais jamais pour demander ma guérison : cela ne me semblait pas très juste de demander quoi que ce soit pour moi. Adepte du « aide-toi, le Ciel t’aidera », j’accomplissais la première partie de la phrase sans déranger le ciel avec un désir de guérir qui était encore bien fragile !
J’appris aussi en lisant ce livre « Dialogues avec l’ange » que « vos yeux ne sont pas faits pour voir mais pour rayonner ». Je m’appliquai alors à visualiser une source de lumière au-dessus de la tête et à sentir cette lumière regarder le monde à travers les yeux. Pas simple à expliquer ! Cependant lorsqu’on se prête à l’exercice, cela semble…lumineux !

La dose de cortisone avait été progressivement diminuée. Le professeur, lors d’une visite bilan me prévint : «  si vous m’aviez consulté dabord - en effet, j'avais intitialement été envoyée à Necker- je vous aurai administré le protocole classique – un immuno suppresseur nocif pour les reins et les poumons, mais censé réguler le système immunitaire. Et il continua : «  mais, de toutes façons, vous y viendrez ».
Mon sang ne fit qu’un tour. Qu'il puisse m'asséner SA certitude, comme une fatalité concernant MA guérison me révolta dans l'instant. Moi, la rebelle cachée sous des dehors d’enfant obéissante pour avoir la paix, je me mis à lui parler intérieurement. 
Un NON puissant était monté des profondeurs de mon être. Et je lui dis que JAMAIS il n’aurait raison. Un refus total et catégorique ! Je ne me souviens pas avoir assisté à une telle puissance de rejet à l’intérieur de moi. Je fus moi-même surprise de ma véhémence- silencieuse bien sûr ! Je ne suis pas de celle qui mène des combats que je sais perdus d’avance.  Or, tenter de prouver à un professeur, engagé dans la lutte contre cette maladie avec, sans doute, des laboratoires pharmaceutiques pendus à ses expérimentations, me semblait de la plus parfaite incongruité et de la plus totale inutilité.

Puis le traitement fut suspendu, les manifestations de la maladie allant en décroissant. J’allais régulièrement aux rendez-vous bilan, le professeur craignant ce que, dans le jargon médical, on appelle un effet rebond, c'est-à-dire une nouvelle flambée de la maladie en l’absence de traitement.
Arriva le jour où, lors d’un de ces rendez-vous, le professeur après avoir consulté les résultats de la batterie d’examens que j’avais subis le jour même, le professeur déclara, avec beaucoup d’humilité aux internes présents « vous avez devant vous l’exemple d’une guérison non thérapeutique »…

J’osai : «  je croyais qu’on ne guérissait pas d’une maladie auto-immune ? »
Lui : «  Madame, vous êtes guérie »

Il ne me demanda pas si j’avais fait quelque chose de particulier. Son humilité ne s’abaissa pas jusque là, contrairement à ce jeune médecin, Baptiste Beaulieu, qui, lors d’une séance dédicace de son dernier ouvrage, alors que je lui exposai brièvement mon parcours, me demanda  "selon vous, qu’est-ce qui vous a permis de guérir ?"

Qu’est-ce qui m’a permis de guérir ?
À ce jour, je ne sais pas très bien. Il m’est avis que ma guérison est le résultat de la conjugaison de démarches fort différentes que j’ai entrepris à l’époque. Aucune d’entre elles n’est déterminante sans doute. Le cocktail de toutes m’a été salutaire.
Voici dix ans cette année que j’ai été déclarée guérie par la médecine traditionnelle occidentale.
Je continue à soigner mon alimentation, à consulter régulièrement une acupunctrice, à veiller à ne pas me laisser envahir par les pensées ou les personnages toxiques, à prendre soin de mes besoins, à nourrir ma capacité d’émerveillement, à mesurer à l’aune de la joie que j’éprouve le bien fondé de mes choix et à prendre soin du monde, là où je suis, avec les moyens que la vie m’a confiés.
Et je suis reconnaissante à la vie de me permettre de voir encore la beauté du monde, même si, avec elle, je vois aussi sa noirceur. Mais point n'est besoin de ses yeux pour la voir celle-là. Il en est cependant dont la vue est intacte et qui ne voient ni l'une ni l'autre....
Question de point de vue sans doute!

 

Le 18 octobre 2015 MC

PS l'image associée à ce texte est une partie d'un tableau que je viens de terminer récemment...