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Au jardin, l’hortensia s’est revêtu de rouge ; ses derniers pétales se sont empourprés. L’été n’est plus qu’un souvenir. Le froid s’installe. J’ai coupé les tiges de verveine : ainsi le froid ne les figera pas. Elles sécheront doucement dans la cuisine, embaumant l’air de leur parfum sucré évocateur d’enfance et de tasses fumantes, le soir à la veillée.
Le froid s’installe. Les chattes s’enroulent sur tout ce qui ressemble de près ou de loin à une couverture de laine, quand ce n’est pas sur mes genoux qu’elles prennent refuge, comme certains aux pieds du Bouddha.
Douce confiance. Chaleur donnée pour chaleur reçue. Intimité paisible.
La maison ronronne elle aussi, comme pelotonnée pour affronter ces grands froids dont les prémices semblent déjà s’annoncer.

Je mesure ma chance.
Où vivront-ils l’hiver, ceux de Calais ou d’ailleurs ? Mon ami syrien traversera-t-il son cinquième hiver sans chauffage ? Comment tiendront-ils donc ceux que les licenciements, puis le chômage, puis le divorce, précipitent en une spirale infernale de dégringolade vers l’enfer désormais bien connue ?
La misère du monde me semble encore plus insupportable en avançant vers l’hiver.

Je mesure ma chance.
Là où je suis, je suis au service public. Au service du public, de générations d'élèves puis d'étudiants, ma rémunération a touché son plafond depuis déjà quelques années. Et c’est à ce plafond que, peu ou prou, mon fils démarre sa vie professionnelle. Il n’a pas encore trente ans.
Comprenons-nous, je ne l’envie nullement, pas plus que je n'envie mes anciens étudiants qui, dans les filières commerciales, dépassent allégrement et très vite, mon niveau de rémunération. Je vis bien avec ce que je reçois.

Je suis au service public. J’ai passé des concours, avec ce que cela comporte de nuits blanches et de feuilles noircies à ingurgiter des théories d’auteurs dont je mesure aujourd’hui l’impéritie à étreindre la réalité et à inspirer aux décideurs de ce monde l'envie d'un monde meilleur.
Là où je suis, je m’efforce, avec patience, de conduire à la réflexion, de transmettre les outils pour prendre de la hauteur et pouvoir se forger un avis nuancé sur le monde et les choix qui sont opérés dans le confort feutré des salons des puissants.
Là où je suis, je guette en l’autre ce qu’il porte de promesses de vie, d’espoirs pas encore avortés pour l’accompagner à en accoucher.
Pas assez de temps pour le faire. Et pourtant la confiance est là.
Armée de ma seule joie et de l’expérience accumulée au fil de ces années, je continue à me poser en contrepoids à l’insupportable dont la conscience de plus en plus aigue pourrait m’ensevelir.

J’ai, un jour, décidé, que je regarderai toujours d’abord le verre à moitié plein. Bien m’en a pris. Cela m’a aidée à surmonter des passages douloureux et ou compliqués. Cette joie est mon viatique, mon rempart face à la désespérance. Mais aussi politesse envers ceux qui me côtoient ou me sont confiés.
Alléger le monde là où l’on est, ce n’est qu’un début de combat, mais c’est le seul combat que je sache mener, tant les autres font couler de sang, de pleurs et nourrissent la haine.

Je mesure ma chance.
Je n’aiderai certainement pas concrètement ceux de Calais ou ceux des trottoirs de Paris, mais j’espère apporter ma pierre à la construction d’un monde plus joyeux, plus fraternel, plus humain.
Je suis au service public : les mots égalité, fraternité, liberté sont denses. Ils méritent de rester vivants et de n'être pas lettre morte.

Au jardin, l’hortensia s’est revêtu de rouge…