chataignes retravaillées

J’aimerais dire l’automne, ses parfums et ses couleurs, les cèpes qui se devinent sous les feuilles déjà tombées, les châtaignes aux bogues vertes et les mésanges revenues, les brumes au petit matin qui dansent, légères, sur l’étang.
J’aimerais raconter la terre, sa langueur de ne pouvoir retenir encore un peu la chaleur de son été, son effort pour maquiller, tant elle se pare de couleurs, que le sombre va régner, et le froid va s’installer.
J’aimerais raconter ta voix légère et ton rire un peu moqueur.

Il ne me vient rien de tout ça.
Le sens m’échappe en cet instant, moi qui ai cru en la beauté, en la joie pour racheter tout ce qui pesait alentour.
J’ai un goût amer dans la bouche.

Chez nous, on peut entendre un patron s’interroger devant un aréopage huppé – c’est beau aréopage huppé, les deux mots s’épousent bien, je trouve – on entend donc un patron, propre sur lui, un monsieur «  de je ne sais plus très bien quoi », jolie cravate, joli costard, on entend un patron s’interroger sur l’âge à partir duquel on n’est plus un enfant.

Ce jour, trois géants de l’agro-alimentaire, ceux qui fabriquent ces sucreries présentes partout où l’on peut attendre : une cour de lycée, un quai de gare, une entrée de musée, une salle de repos, et bien, ce jour, ces trois géants sont  l’objet de plaintes collectives, parce que leurs matières premières viennent de pays dans lesquels on fait travailler les enfants de 5 à 16 ans en Côte d’Ivoire.
Et nos enfants, enfin, ce que chez nous en occident, on appelle encore des enfants, vont devenir obèses en grignotant ces sucreries qui ont un sale arrière goût d’exploitation et d’esclavagisme moderne. Nous sommes complices de maltraitance, tous autant que nous sommes, dès que nous consommons ces saletés. Parce qu’en plus ce sont des saletés !

On réveille au matin frileux tel qui a osé porter la main sur son patron. Tel qui n’avait pas vu d’augmentation en bas de son bulletin de salaire depuis quatre ans. Tel qui vient d’apprendre que des milliers d’entre les salariés de sa société seront probablement licenciés. Tel qui a pu entendre son patron remettre en cause bon nombre de lois régissant le droit du travail.
On stigmatise celui qui ploie sous la férule des actionnaires. Alors que le patron, en quittant l’entreprise lorsqu’il a commis ou couvert une fraude, partira avec des milliers d’euros.

On contraint des peuples entiers à entrer dans une logique qui ne profitera qu’à une élite. Une logique que rien ne justifie : il y a belle lurette que nombre d’économistes ont démontré que le libre marché censé permettre l’augmentation du bien-être de chacun, était un leurre, un miroir aux alouettes.
Il n’est qu’observer le monde autour de nous pour s’en convaincre. Les riches s’enrichissent. La part que détient le plus petit nombre devient une insulte devant l'appauvrissement du plus grand nombre.

Les chiffres sont biaisés. On ne communique pas le véritable pourcentage de chômeurs. Tant d'informations ne nous parviennent que lissées, peaux lissées...
On maintient dans l’apprentissage, malgré eux, des cohortes d’étudiants qui sont voués, pour beaucoup, au chômage ou à la mise en rayon des hypermarchés, tant ils ont subi leurs études après avoir renoncé à leurs rêves. Et dans le même temps, on offre des salaires délirants à de jeunes informaticiens, de jeunes DRH, de jeunes commerciaux dont on va presser la matière vive jusqu’à ce qu’essorés, après avoir été victimes parfois de harcèlements professionnels, ils se retrouvent au sommet de leur forme, condamnés à rester chez eux ou à se recycler. En attendant, ils auront été de bons petits soldats à la solde d’une logique qui lamine le plus grand nombre. Cependant, leur niveau de rémunération, et donc le niveau de vie qui s’y associe, les musèle définitivement et durablement. Leur silence et leurs bons offices sont achetés.

Le fait du prince…Les petits marquis du bon roi Louis n’étaient pas différents de ce qu’ils consentent à être.

Le prix Nobel d’économie 2015, Angus Deaton a démontré qu’au-delà de 75000$ donc environ  66000€ le bonheur d’un individu ne peut pas s’accroître.
Je me demande comment il a pu arriver à mesurer le bonheur. Mais soit, les économistes sont des gens pleins d’imagination ! Néanmoins, cette idée que le bonheur est maximal à ce stade là, devrait pouvoir donner des idées d’une autre répartition des richesses, non ?
Pourquoi travailler plus, pour gagner plus, comme disait l’autre ? Pour acheter une Rollex avant cinquante ans comme disait le publicitaire en vogue dans les années 80 ? Pour enfler, enfler avant que de devenir une enflure peut-être ?

J’ai toujours dans la bouche ce goût amer. J’avais rêvé un autre monde pour mon fils et les fils de mon fils. J’ai honte d’avoir participé au grand aveuglement. Car j’ai voté avec mes pieds, en allant dans ces temples de la consommation, j’ai acheté au moins cher comme tout le monde, dans un manque de lucidité absolu. Il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.
J’aurais aimé écrire l’automne,  ces champignons bleus, jaunes ou rouges à la séduction probablement fatale,  le bruit des bogues secouées par le vent et tombant sur le sol, le cri du geai à notre approche, les rayons du soleil encore chaud.

J’aurais aimé…

 

MC octobre 2015