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Ils sont là.
En silence.
Ils composent.
Ils ont tous l’air sérieux. Ils me semblent si jeunes pour être si sérieux.

Dehors le vent agite les feuilles.
Un soleil d’automne joue entre les ors et les roux. La terre n’est pas encore jonchée. L’air est plus frais. L’été est définitivement défait.
Les arbres restituent à la vie le feu qu’ils ont absorbé.
Flamboiement.
Embrasement.
Dernière révérence de ce qui fut vivant et qui s’en va pourrir désormais en humus.

Dedans, les feuilles bougent aussi.
Ils les tournent, découvrent le sujet, ses questions et les textes. Cliquetis des stylos. Crissement des stabilos. Eux aussi parent les feuilles de couleurs.
Mauve, rose, jaune, orange, bleu, vert, un festival joyeux pour fixer leur pensée sur les phrases à déchiffer.
Tic tac de la grosse pendule au mur, derrière moi.
Un quart d’heure est passé. Le sujet est aride. Si loin de leurs préoccupations : le financement de l’économie…Et pourtant, s’ils pouvaient prendre la mesure des enjeux, s’ils entrevoyaient comment ce financement de l’économie et ses dérives a conduit le monde dans cet état de déliquescence, dans ce présent dont les lendemains n’auront jamais été plus incertains depuis bien longtemps.

Déjà quelques regards s’échappent vers un ailleurs.
Je peine à deviner les contours de cet ailleurs, tant leurs regards de noyés semblent perdus, comme entrés dans le vide. Ils semblent s’absenter. Fuite ? Exil ? Une solitude sombre assurément. Un frisson de néant.
Les cheveux s’entortillent sous des doigts impatients.
Les visages sont graves.
Deux, je sais, sont malades. Elles m’ont prévenue en tout début d’épreuve.

Il fait froid dans cette salle.
La torpeur commence à gagner : j’en vois, un, au fond, il baille. Ici, à ma droite, une tête devient si lourde qu’il faut la soutenir.
Celui qui baillait vient de déposer sa tête sur son avant bras. Il continue à lire cependant. Mais l’entrain n’y est pas. Tiens ! un autre qui baille. Il n’est pourtant que dix heures du matin. Ennui quant tu t’installes…
Le froid en montagne, si le sommeil survient, est un danger mortel. Ici, en plaine, en pleine salle de classe, il n’y a que l’ennui qui risque d’être mortel…

Ces longs temps de silence, ces cerveaux en alerte dans l’immobilité des corps, un jour, me manqueront. Quel étrange rendez-vous de situations mille fois répétées aux quatre coins du monde, depuis tant d’années et d’un inédit absolu : c’est la première fois, que ces étudiants là, plancheront sur ce sujet là, ce jour là, à cette heure là, dans cette salle là.
Ce moment est unique. Ils n’en ont pas conscience. Moi, si. Je n’ai que ça à faire. Prendre conscience de l’instant tout en les regardant : je surveille un devoir.
Ils lisent, ils rédigent. Et moi, j’attends, spectatrice intriguée de leurs prestations.
Et je m’offre le luxe d’accueillir cet instant, tout neuf et pourtant poussiéreux.

Vers quoi progressons-nous ? D'ailleurs, progressons-nous?
Qu’est-ce qui peut bien passer dans les interstices d’un exercice convenu, qu’est-ce qui peut bien passer de vivant, de joyeux, de créatif en somme ?
Qu’est-ce qui peut bien passer qui construise en eux un peu plus d’humanité, un peu plus d’ouverture, un peu plus de conscience ?
Je l’ignore et eux, sans doute, encore plus que moi.
Ils jouent le jeu. Le jeu qui consiste à occuper le temps, à rester dans les rails.
Et pourtant, je le sens, je le vois, ils donnent le meilleur de ce qu’ils peuvent donner dans l’instant.
Une impalpable fièvre surplombe chaque tête.

Ils me touchent.
Ils construisent leur vie.
Avec l’infinie patience de la rivière qui se fraie un passage au milieu des rochers.
La vie, peut-être aussi, se construit-elle en eux, les conduisant plus loin que le lieu où, un jour, leurs pères et leurs mères s’arrêteront.

Vers quoi progressons-nous ?
Ils sont là. Ce sont eux qui bâtiront les contours du monde dans lequel les enfants vivront.

Ils me touchent.
Ils bâtissent le monde.
Ils ne le savent pas.

L’épreuve est bientôt terminée. Elle porte bien son nom. Leurs traits se sont tirés. Pourtant aucune des malades n’est sortie.
Tous rédigent encore. Il reste une demie heure.
Il fait froid. Le soleil s’est absenté.
Bientôt ils vont sortir. Fumer. Aller au Mac Do.

Ils bâtissent le monde.
Ils me touchent.
Ils ne le savent pas.

 

MC 7 octobre 2015