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Elle, elle est très belle, jeune, les yeux fort maquillés, la bouche aussi d’ailleurs.
Elle est mince, beaucoup d’allure.
Un regard rieur. Tout en elle pétille.
Elle ne marche pas, elle danse.
D’ailleurs, c’est ainsi qu’elle s’est présentée lors de la journée d’accueil: « Je danse, j’ai crée une association, et je la fais vivre, j’organise des évènements, je donne des cours »
Son âme damnée la suit partout. Une de ses élèves, inscrite avec elle dans la même formation. C’est elle, en moins souriante.
Elle parle haut et fort. Une autorité naturelle qui force l’écoute. Des esprits chagrins pourraient prétendre qu’elle a une grande gueule.

Une grande gueule ?
Elle ? La si vivante, elle serait creuse et parlerait pour ne rien dire ? Elle, dont le rayonnement est indubitable, elle n’aurait peut-être rien à dire ?
Elle, elle qui danse. Qui aime la danse au point, à vingt ans, de s’être déjà penchée sur la création d’une structure juridique pour pouvoir exercer et transmettre sa passion.
Elle, qui a une volonté d’acier, sans doute, comme toutes les danseuses.
Elle, qui est déterminée, cela se lit dans sa manière de marcher, d’avancer, de se tenir.
Elle, qui semble défier le monde à chaque instant.
Elle, qui ne supporte pas le moindre regard de travers, le moindre silence devant une de ses questions, le moindre mot qu’elle estime déplacé.

Elle, c’est une guerrière. Quelque chose en elle semble brûlé. Sa lumière est aveuglante, comme peut l’être celle de l’éclair. Aucune douceur. Aucune tendresse. Elle brille. Comme ces stars que le système médiatique fait et défait, sans vergogne, parce qu’elles ont un beau petit cul, parce qu’elles ont le sens du rythme.
Elles, ou ils d’ailleurs, c’est pareil.
Elle, elle joue un personnage de scène ; elle est sur scène en permanence, en démonstration. Elle a besoin d’un public. Comment arrive-t-elle à tenir, assise toute la journée derrière un bureau, à écouter des profs ? A jouer les utilités?
D’accord, elle peut toujours discuter avec sa voisine. D’ailleurs, soit elles sont là toutes les deux, soit elles ratent toutes les deux le premier ET le deuxième bus de la journée, ce qui les empêche définitivement de se rendre au lycée et donc de pouvoir réaliser le contrôle programmé par l’enseignant ce jour là.
Ensuite, elle peut aussi consulter son téléphone portable ; mais en cela, elle n’a aucune originalité : la plupart des étudiantes ont maintenant une extension d’elle-même sous la forme de cet objet de quelques grammes.
Et puis, aussi, noter les cours, car prendre des notes, cela semble la rassurer.

Oui, la rassurer, parce qu’en fait, elle a beaucoup de mal à s’impliquer dans une réflexion active sur les sujets proposés. Elle ne sait pas, je crois. Elle ne l’a sans doute jamais fait.
Elle m’a littéralement sidérée lorsque j’ai découvert qu’elle ne savait pas ce que signifiait le mot ébéniste. Alors moi, avec mon produit intérieur brut et ma valeur ajoutée, mais je parle chinois!
Cette jeune fille a son baccalauréat tout de même.
Elle a été admise dans l’enseignement supérieur.
Ses lacunes sont probablement insondables.
Elle passe son temps à l’oublier et à tenter de le faire oublier aux autres.
Quelle énergie, quelle noblesse finalement.
Elle danse. Ainsi, elle espère sans doute qu’en admirant sa danse, on puisse en oublier qu’avec les mots, elle ne sait que meubler l’espace, tromper le vide.

Mais quel monde terrible.
Si elle a le talent de danser, c’est donc qu’elle connaît son corps, qu’elle sait le mouvoir dans l’espace, ce qui n’est pas donné à tout le monde.
Elle a cette sagesse, ce savoir, cette richesse qui manque à tant d’autres.
Née sous d’autres cieux, en d’autres temps, elle serait peut-être devenue chaman, parlant avec les loups, invoquant le tonnerre et ses foudres, tournant avec ses sœurs dans des rondes nocturnes les nuits de pleine lune. Elle aurait appris les secrets du peuple des pierres ou bien celui des herbes et serait devenue guérisseuse ou bien passeuse d’âmes.
Mais notre monde terrible, qui nous émascule – comment dit-on pour une femme ?, qui nous schizophrénise, c’est à dire qui nous coupe en deux, la tête d’un côté, et le corps de l’autre, le corps ne servant plus qu’à porter une tête qui l’entraîne de manière certaine vers la terre pour y mourir d’épuisement et d’absurdité, notre monde terrible, tue avant la mort naturelle.
Il tue dans l’œuf les talents. Il pousse à la comédie. Il rend impossible la fidélité à soi-même.

Je vais bientôt quitter ce système dans lequel je vois de plus en plus de jeunes perdus, égarés, ne trouvant pas comment mettre en œuvre les talents qu’ils portent. Et tous ne savent pas qu’ils portent des talents.
Alors, peu m’importe au fond qu’elle ne sache pas ce qu’est un ébéniste.
Puisse-t-elle seulement rester fidèle à elle-même sans avoir besoin de jouer un personnage dans des endroits où finalement elle s’égare.

PS Des danseuses, comme elles, j'en ai déjà rencontré trois. Alors, si vous croyez la reconnaître, êtes-vous certain que c'est bien d'elle que je parle?...

MC oct. 2015