DSC05703Les étangs de Ville d’Avray. Tu ne connaissais pas. Moi qui m’imaginais que ton savoir était encyclopédique. D’autant qu’un film avait immortalisé le lieu.
Surprise devant ce plan d’eau paisible et apaisant. Une photo. `
Des nénuphars. Enfin leurs feuilles.
Des canards en ribambelle. Les familles du dimanche.
Les dimanches de Ville d’Avray, jeunes couples avec enfants et retraités avec leurs cannes- comme les canards ?
Nous espérions un soleil jouant avec l’or des feuilles. Ce fut un ciel voilé, un de ces cieux d’automne au parfum de nostalgie.

De nostalgie, il n’y en eut pas. Tu me contas ta vie, enfin, surtout cet été meurtrier ou qui faillit l’être pour toi. Nous marchions à pas comptés. Et tu contais. Ta voix devenait autre à l’entendre d’aussi près. Plus chaude, moins travaillée, une voix du cœur sans effets.
Tu me racontas l’hôpital et ses drames entrevus.
Comment on peut basculer dans l’instant de l’autre côté de la frontière. Comment on va définitivement s’asseoir sur le trottoir d’à côté et ne plus jamais retrouver le chemin du monde des autres. Comment l’horreur ou le désespoir ou les deux parfois font voler en éclats les barrières de la raison.
Nous parlâmes du sens de la vie.
Je compris à t’écouter que les belles paroles ne peuvent pas être consolation pour qui s’est installé dans l’enfer de la déraison pour ne plus souffrir, pour pouvoir continuer à vivre quand même. Seules des personnes de la trempe d'Etty Hillesum, qui nous avait fait nous rencontrer, peuvent, au sein de l'horreur, continuer à entrevoir la beauté, et à honorer la vie.
La folie comme sens devant l’absurde ?
Parce que la vie est plus forte que la mort. Parce qu’on ne parvient pas nécessairement à mettre fin à ses jours. Parce qu’une raison plus forte nous commande de vivre alors qu’en nous la vie est morte.

Alors la vie ? la vie qui n’a de sens que parce qu’à travers nous, elle se prolonge l’espace de nos quelques années à inspirer et à expirer, à être inspiré et à créer.`
Tu me dis que devant tant de malheurs, tu as compris que, malgré tout, ta vie valait d’être vécue. Tu ne le savais pas.
Il a fallu ces rencontres et puis tous ces cadeaux qui te sont arrivés, improbables, alors que tu étais enfermé avec interdiction de sortir. Des cigarettes, des macarons écrasés, des livres, des lettres.
Tu compris que tu étais aimé, que tu avais du prix pour beaucoup.
Me revient en mémoire le passage d’Isaïe, « je t’ai appelé par ton nom, parce que tu as du prix à mes yeux et que je t’aime ». Dieu ne t’a pas, lui-même, appelé par ton nom, mais Il a emprunté la voix et le cœur de tous ceux qui se sont manifestés pour t’accompagner dans ce retour à la vie. La vie dehors. Pas la vie dedans, comme ce maçon, devenu fou à la mort de sa femme, à l’idée de voir anéantie toute une vie de labeur pour pouvoir retourner avec elle au pays. Pas la vie dedans, comme cette femme dont les fils, des jumeaux furent tués ensemble sous ses yeux par un mari ayant aussi perdu le sens.

Alors, tu portes en toi un trésor, ces mots d’amour qui te furent adressés et qui t’ont mis au monde à nouveau, comme une mère aimante le ferait pour son fils en détresse.
Nous avons ri aussi et déliré beaucoup, avec une infinie tendresse, d’avoir croisé un ange du bizarre, un malheureux assis à un arrêt de bus, et qui semblait attendre l'improbable passage du seul bus du dimanche. Il n’était pas très net non plus. Un du dedans égaré dehors ? ou bien, un dont l’alcool avait entravé les mots qui titubaient en sortant de sa bouche ?
Lui, il ne titubait pas : il était sagement assis.
Nous ne saurons jamais.

Pour clore cette journée tu me laissas avec cette phrase de Rilke : «  le beau n’est que le seuil du terrible qu’encore nous supportons. Le  beau, s’il fallait l’affronter en face serait mortel à nos yeux ».
Tu me semblais résumé dans cette simple phrase. Assoiffé d’extases et d’intensité, il t’avait fallu côtoyer l’horreur pour consentir à repartir à la quête du beau, beau qui se voile parfois, souvent dis-tu ? dans l’épaisseur et le défilé des jours.

Nous allons nous revoir et parler des anges. Et peut-être entrevoir le feu de la beauté.

MC octobre