317881_2428425112587_734317889_n

Lui, il vient des Mureaux.
Il passe plus d'une heure à venir au lycée, plus d'une heure à rentrer chez lui.
Il est un peu rond. Je veux dire qu'il n'est pas svelte.
Il sait déjà beaucoup de choses; plus que certains dans cette promotion. Je veux dire qu'il a des connaissances assez solides sur les sujets que j'aborde dans cette promotion.
Mais il n'est pourtant jamais absent.
Il s'ennuie un peu. Mais il est là.
Et pourtant, il ne sait pas pourquoi il est là.
Quand je l'interroge sur ses rêves, il ne sait pas. Il sait seulement qu'en première et en terminale, ils étaient très complices avec ses camarades de classe.
Et ils ne sont plus là, cette année.
Et cette ambiance lui manque. Cette complicité.
Il aimerait retrouver cette chaleur qu'il ne sait pas nommer, dont il convient qu'elle était une étape, qu'il pourra la retrouver, un jour, avec d'autres, autrement. Mais pour le moment, il est nostalgique car rien n'a eu, depuis, l'intensité de ce qu'il a partagé avec ses potes.

Il a le rire aux bords des lèvres, au bord du coeur. Il fait partie de ses étudiants qui sont capables de me faire rire rien qu'en l'entendant rire.
Un rire qui vient du fond des âges, qui abolit les frontières de l'âge, de la couleur, de la condition sociale. Un rire chargé de soleil. Un rire qui rebondit d'éclat en éclat, comme ces carillons chinois qui n'en finissent pas de nourrir leur musique. Un rire qui s'engendre lui-même, jusqu'à en oublier sa source.
Ce rire des entrailles que Sarah eut lorsque l'ange lui dit qu'elle allait enfanter alors qu'elle avait près de quatre vingt ans. Oui Sarah, celle de la Genèse, l'épouse d'Abraham.
Ce rire des entrailles qui libère toutes les chaînes.
Ce rire dont je me dis que si tous les hommes de la terre le poussaient en même temps, il pourrait ébranler l'empire de l'argent parce qu'il ébranlerait les fondations du monde.
Un rire aussi puissant qu'un plaisir amoureux, un rire sans attentes, un rire pour rire, pour le plaisir de rire. Un rire gratuit, incongru dans ce monde où tout se paie, tout se monnaie. Un rire paradoxal pour un futur commercial que sera a priori ce jeune homme si aucune autre idée ne vient germer dans son coeur.
Un rire qui me touche d'autant plus que ce jeune qui rit ne sait pas pourquoi il est là.
Et pourtant, quand il rit, il est là, totalement, entièrement, secoué par l'écho de son rire auquel je fais écho à mon tour, irrésistiblement et après moi, ses camarades, qui, inquiets, se demandent pourquoi nous rions tous les deux.

Et il n'y a pas de raison.
Nous rions en déraison.
Ce n'est pas raisonnable pour un enseignant de rire aux éclats au beau milieu d'un cours.
Sans doute un enseignant doit être sérieux.
Seulement maintenant, mes quarante années dans ce métier m'autorisent une liberté, que je me suis cependant toujours permise auparavant. Oui, je n'ai jamais pu me prendre au sérieux, même si j'ai accompli sérieusement ma mission de service public. Comment se prendre au sérieux quand on est contraint par un programme qui ne laisse aucune place à ses convictions profondes, qui oblige à servir le discours convenu d'un libéralisme délétère?
Seulement maintenant, cette liberté a une saveur de fruit gorgé de sucre, un parfum de terre de liberté, une suavité encore jamais goûtée.

Alors, peut-être sera-t-il le dernier étudiant à m'offrir cette complicité, cette liberté de rire aux éclats.
Qu'il sache s'il me lit un jour qu'il m'aura montré que le rire transcende tout, libère de tout.
Dans cette élégance qu'il aura eue à ne pas faire la gueule, à ne pas être agressif alors qu'il n'avait pas la moindre idée de la finalité de ces enseignements que je lui dispensais, qu'il ne parvenait pas à se projeter dans un avenir professionnel ayant du sens pour lui.
L'élégance des sans espoirs; le rire des désemparés. Le rire des doux. Je l'ai vu, l'ayant fait passer au tableau pour présenter une correction, attendre avec patience et calme que ses camarades aient fini de recopier pour continuer à noter son corrigé.
Quelle délicatesse, quelle écoute...Un doux. Rempli de bonté.
Bienheureux les doux disait-Il, mais quand donc hériteront-ils donc de la terre?


Mais que ce monde est donc brutal qui ne laisse pas de place évidente à des êtres comme lui....

MC septembre 2015