Un petit sourire au bord des lèvres, les yeux toujours prêts à rire, il était présent, attentif, mais…
je découvris assez vite que sa passion était la gymnastique.
J’ai encore en mémoire cette image de lui, en train de monter à toute allure les marches de l’escalier en haut desquelles était notre salle de cours…sur les mains, en criant, chuis en r’tard, chuis en r’tard ! 

lapin pressé

Se superposa à l’intérieur de moi, de manière irrésistible, l’image du lapin pressé d’Alice au pays des merveilles. Un peu de rêve avant un cours d’économie n’était pas pour me déplaire.
Comment être fâchée ensuite ? Impossible !
D’autant que peu de temps auparavant, n’ayant pas pris la mesure de sa difficulté, j’avais donné à étudier un texte portant sur l’analyse systémique appliquée à l’entreprise.
Pour ceux que ça intéresse, ce lien, suffisamment explicite : http://www.approche-systemique.com/entreprise/approche-systemique-en-entreprise/

Il m’appela, ne comprenant pas le sens d’une phrase. De mémoire, cette phrase disait qu’aucun modèle ne pouvait enfermer le réel. Ce qui, avec le recul, me semble pleinement sensé, mais sur le moment me donna l’impression que j’étais devant un koan japonais -le koan japonais, vous savez, ces petites phrases lapidaires que le maître dans le bouddhisme zen, utilise pour faire céder l'intellect trop résistant de ses disciples, comme " quel est le bruit d'une seule main qui applaudit?" ou " quel était votre visage avant la naissance de vos parents?"
Non pas, en la circonstance, que le sens m’échappât, mais plutôt que je me trouvai devant ce grand vide que l’on expérimente lorsque l’on est à court d’explications.
Je bafouillai quelques paraphrases jusqu’à ce que, voyant son regard de plus en plus perdu, de plus en plus perplexe, je parte, en plein cours, d’un éclat de rire incoercible. Et plus je le regardais, plus je riais ; bon joueur, il se mit à rire, comprenant que je ne me moquais pas de lui, mais ne saisissant pas ce qu’il y avait de drôle. Je ne pus le lui dire, incapable que j’étais de rationaliser ce pur moment d’absurdité.
Ce moment de complicité fut le début de ce qui devint, au fil des années, car je le revis de temps en temps après qu’il eut obtenu son BTS, ce qui devint une forme d’amitié et de confiance partagée.

 

J’en sus un peu plus sur sa vie. Il rêvait d’entrer dans une 1ère qui lui permettrait ensuite d’intégrer une formation aux arts audiovisuels. Il était un peu faible pour entrer dans cette 1ère là.
Il redoubla donc.
Pour découvrir, à la fin de l’année, qu’il n’y avait pas de place pour lui dans la dite 1ère...
Il fut orienté par défaut en filière technologique tertiaire, et, par défaut encore, il entra en section de technicien supérieur.
Sans trop d’efforts, bien que le seul étudiant de cette promotion à être venu au dernier cours d’économie, il obtint le BTS, haut la main.
Il travaille maintenant dans une enseigne d’électroménager depuis…quatre ? cinq ? six ans ? à mettre en rayons les appareils….
Quel gâchis de talents….

Une sale maladie lui est, dans le même temps, tombée dessus et, s’attaquant à une de ses hanches, l’empêche de pratiquer autant qu’il le voudrait son violon d’Ingres : la gymnastique.
Je suis allée le voir à l'hôpital lorsque la maladie commença son sale boulot.
Sa dignité me frappa alors.
L'élégance du coeur de ceux qui ne veulent pas encombrer les autres du poids de leurs douleurs.


Il garde cependant dans un coin de sa tête, dans un coin de son cœur, son rêve de cinéma. Il a tenu en haleine son fan club sur facebook, diffusant des vidéos bien ficelées qu’il s’est amusé à réaliser avec des amis. L’idée centrale, était, si j’ai bien compris, de trouver une trame qui soit le prétexte au tournage d’effets spéciaux – un reliquat du temps où il filmait des pirouettes, des roulés boulés et autres combats avec ses amis gymnastes. https://www.youtube.com/watch?v=8AGThmSN6A8&list=PLQrNsKhgSGuVAsyBUYQyPNVYYBm7m2s0k


Il joue aussi du piano, n’a jamais pris de cours.

Quel gâchis de talents…
Il est le prototype de ces cohortes d’élèves, puis d’étudiants qui n’osent pas assez dire ce qu’ils sont, ce qu’ils aiment, qui ne savent pas à qui le dire, ni comment et que la machine ne voit pas.
Oui, il a fait des études supérieures. Et alors ? What else ?

Je lui souhaite de ne jamais perdre le fil de son rêve et j’espère qu’un jour, il l’accomplira.