Tu t’en es allé, vingt ans déjà…

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Personne n’a jamais prononcé d’oraison funèbre lors de tes funérailles.
Nous sommes très pudiques dans la famille.
Et puis, aurais-tu aimé, toi qui refusas de recevoir les palmes académiques?
Protestant, tu l’étais par tes racines.
La révolte tu la portais dans ton sang.
Tu croyais en l’humain par-dessus tout, suivant ainsi la trace de tes deux frères, Roger et Pierre, entrés dans le maquis ardéchois pendant la guerre, tu portais haut et fort les valeurs de fraternité, d’égalité et de liberté, dans ton engagement professionnel et militant.

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Tu t’en es allé, vingt ans déjà…
Et pourtant,  je continue à m’adresser à toi, en silence, pour te faire part de mes doutes et de mes joies d’enseignante.
Toi, qui m’as probablement transmis le virus.
Toi qui, après un passage comme ouvrier fraiseur ajusteur à plus de quarante heures par semaine, avais décidé de passer le concours pour devenir professeur de technologie en lycée professionnel. 
Tu étudiais le soir pour rattraper tout ce qu’une scolarité bâclée ne t’avais pas permis d’apprendre. Tu as réussi les concours et tu es devenu professeur.
Grâce à toi, je me suis blindée à l'avance sur les remarques égrillardes de tous ceux qui nous envoient à la figure les vacances des profs alors que pour rien au monde ils n'aimeraient avoir ni nos feuilles de paie pour ce niveau d'études, ni surtout, le public dont ils savent qu'il est constitué de leurs propres enfants...

Tu ne m’adressas jamais un seul reproche pour une mauvaise note, tu aurais eu mauvais grâce : tu n’avais pas été un élève modèle ! mais tu te mis à apprendre à lire le grec pour me faire réciter mes mots de vocabulaire.
Tu souhaitais par-dessus tout que tes filles aillent le plus loin possible dans leurs études, pour ne dépendre de personne. 
Le prix Nobel de Malala t’aurait enchanté.

Tu connaissais la vie de tes élèves, tenter de les porter un peu plus loin qu’eux, enfin ceux qui voulaient bien entrer dans ta vision.
Tu cherchais et mettais en place des méthodes pédagogiques qui ne sanctionneraient pas et qui redonneraient confiance à ces jeunes gars que tu formais à leur futur métier.
Je me souviens d’un système de notation que tu avais mis au point : lors d’un travail réalisé en groupe, tu notais le travail du groupe et tu demandais à chacun d’évaluer sa participation dans le groupe, afin qu’il soit conscient de sa véritable valeur. Au final, certains pouvaient avoir plus que la note du groupe, d’autres moins.
Moi, j’ai essayé, ils gardent tous la note attribuée au groupe : les plus compétents sont généreux !!!

Tu étais pessimiste sur le devenir du monde – et si tu voyais le monde aujourd’hui, tu comprendrais combien tu avais raison – mais tu étais positif envers les autres –enfin surtout tes élèves chez qui tu discernais le possible, le beau et que tu accompagnais sur leur chemin.

Je crois profondément que la transmission générationnelle consiste à ennoblir les talents reçus de nos parents et de nos deux lignées, à les ennoblir et à les accomplir un peu plus qu’ils n’ont pu le faire, aucune œuvre de vie n’étant parfaite.
Toutes ces anecdotes que tu me racontais, cette réflexion que tu menais, elles ont été le terreau de ma pratique. 
Et c’est grâce à toi que j’ai pu trouver un espace de respiration au sein de notre institution, cette fameuse liberté pédagogique. 
C’est ton exemple qui m’a autorisé à improviser, à tenter des expériences pédagogiques.

Je ne sais pas si je suis allée plus loin que toi, je ne sais pas si j’ai porté plus loin les talents que tu portais, mais en tout cas, aujourd’hui, vingt ans après que tu sois parti vers ce qui, pour toi, était le néant – car ta seule foi était dans l’humain, maintenant, et pas le divin, et bien, je peux te dire que le néant n’existe pas puisque je suis là à évoquer tout ce que tu as accompli et tout ce que tu m’as transmis et qu’à mon tour, je n’ai cessé de tenter de transmettre, avec plus ou moins de bonheur. 

Alors ce jour anniversaire, je t’offre quelques uns de mes plus beaux couchers de soleil, comme ceux devant lesquels, le soir, sur le balcon, nous nous taisions dans une contemplation muette.

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Je préfère t’offrir de la beauté, car vois-tu, précisément en ce jour, je constate que les conditions dans lesquelles il nous est demandé d’enseigner nous empêchent d’exercer correctement notre métier et de tirer vers le haut ceux qui le souhaiteraient.
Je n’enseigne plus, je garde au chaud bon nombre d’étudiants qui n’ont pas envie de se frotter à la réalité de l’emploi ou plutôt du chômage, et qui, étant inscrits sur les listes d’un établissement scolaire ne font pas gonfler les chiffres d’un chômage devenu endémique.

Je n’enseigne plus, je parle dans le désert, dans un désert bruyant de têtes bien vides, de vies bien chahutées, et il me vient parfois l’idée que je pourrais quitter ce désert et son aridité mais qui parlera encore dans le désert si ceux qui ont appris à le faire le quittent? 

DSC05285Ah! et puis, voilà cette chanson que tu chantais quand j'étais petite, je ne peux l'écouter sans pleurer; tu semblais tellement y croire... https://www.youtube.com/watch?v=ju64lLeahj8