Elle, c’est mon amie.

Elle n’a pas toujours été professeure.
Elle a travaillé dans le privé, et puis, un jour, elle a été sollicitée pour être membre de jury ; et elle s’est dit que peut-être elle pourrait apporter aux jeunes quelque chose de ce qu’elle avait appris.
Elle est devenue contractuelle dans l’éducation nationale.
Et puis, elle a passé un concours pour être titularisée.
Elle l’a réussi brillamment tout en traversant des moments extrêmement douloureux dans sa vie privée.
Elle a serré les dents et elle s’est accrochée.

Elle n’a pas toujours parlé français non plus.
Elle est née dans un pays tout au Nord, un pays de mers, de lacs, de fjords, un pays dans lequel le soleil ne se couche pas en été, là-haut, tout au nord et ne se montre pas en hiver.

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Elle est venue en France et l’amour l’a cueillie et la France l’a accueillie.
Elle a fondé une jolie famille, avec de beaux enfants.

Après son concours, elle a été nommée dans une de ces villes de banlieue dans lesquelles fleurissent les ZEP.
ZEP ? Vous ne connaissez pas ? Zone d’Education Prioritaire.
Ça ne vous dit toujours rien ?
Des endroits où les classes sont à effectifs réduits tellement les enfants rencontrent des difficultés d’apprentissage, la plupart du temps, parce qu’ils vivent des difficultés familiales, sociales.
Des parents au chômage, ou bien plus qu’un seul parent, mais hospitalisé, un grand frère en prison, bref, des drames sociaux.
Des parents qui ne savent ni lire, ni écrire et dont les enfants remplissent les documents administratifs, des parents qui parlent une langue qui n’est pas parlée à l’école et qui, parfois ne parlent pas la langue qui est parlée à l’école.

 

Je ne vous ai pas dit : mon amie a un délicieux petit accent qui la fait buter parfois encore sur certains mots, qui la conduit à adopter des tournures de langue que l’on n’utiliserait pas.
Ah ! oui, elle est aussi trilingue puisqu’elle parle parfaitement anglais, si bien qu’elle a réussi à monter une section européenne professionnelle dans l’ancien lycée où elle était contractuelle.

Je ne vous ai pas dit non plus qu’elle est à l’écoute des autres, discrète, ne s’imposant jamais.
Elle travaille beaucoup, cherchant toujours des manières nouvelles de transmettre, des illustrations de contenus théoriques parfois fort éloignés des préoccupations de ses élèves.

 

Hier, un de ses élèves, de cette ville, dans un lycée en ZEP,  lui a déclaré qu’il ne comprenait pas ce qu’elle disait…à cause de son accent, a-t-il rajouté.

Et là….

Là, on se sent bien seul, parce que l’on fait face à l’absurde dans toute son étendue.
Car, en fait, ce jeune n’a pas perçu qu’ils étaient plus semblables, elle et lui, qu’il ne l’aurait été d’un enseignant né en France.
Peut-être aussi s’agit-il de ces absurdes provocations dont l’adolescence a le secret ?
Qu’inventer pour provoquer l’adulte, la figure d’autorité ?
Que trouver qui fasse mal, là où cela peut faire mal ?
Et quand on ne connaît pas la personne que l’on a en face de soi, comment savoir ce qui va la blesser ?
Et bien, on projette : il lui a asséné ce dont il souffre probablement, ce sentiment diffus, savamment entretenu, qu’il est différent, et que cette différence tient, entre autres, à sa langue, à ses origines.
Il s’est vu en elle, l’étrangère, lui, le né en France, mais pas encore tout à fait intégré à ce pays qui n’est pas encore celui de ses ancêtres.

 

C’est facile pour moi de détricoter cet épisode que mon amie a vécu douloureusement «  jamais on ne m’avait dit ça depuis que j’enseigne, depuis que je vis même » m’a-t-elle confié….
Elle est suffisamment sensible pour avoir souffert de l’agression verbale en forme de rejet et pour, dans le même temps, avoir cherché le moyen pour continuer à rester la professeure face à un gamin en souffrance lui aussi.

Derrière le/la professeur/e, la personne n’est pas loin.
Difficile de garder l’armure en permanence, d’avoir l’arme au poing, prête à servir.
De l’arme à la larme il n’y a qu’une apostrophe.
Et en la circonstance, c’est bien d’apostrophe qu’il s’agit.

Apostrophe pleine de haine d’un gamin plein de peines.