Il était une fois, c’était il y a très longtemps, lorsque la terre était encore un immense jardin fleuri, un jeune garçon qui vivait au milieu des champs. Il aimait courir après les papillons, voir s’envoler sous son souffle les pétales du pissenlit,

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, attraper dans la rivière les grenouilles à la nuit tombée.
Il passait des heures avec ses amis à jouer au ballon, se servant de la complicité bienveillante des peupliers pour délimiter le terrain et les buts.

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Il avait, moult fois dans sa vie, été conduit sur des chemins que d’autres avaient choisis pour lui.
Sur ces chemins, il avait dû entrer dans des maisons dans lesquels les anciens disaient qu’un trésor était caché.
Les anciens semblaient dire que c’était compliqué d’entrer dans ces maisons.

Or, tout au long de sa vie, arrivé devant ces maisons, il lui avait suffi de pousser la porte pour qu’elle s’ouvre, libérant le trésor qui y était caché.
Ce trésor conquis sans combat n’avait, tout compte fait, plus grande valeur à ses yeux. Mais on lui avait dit que ce parcours était incontournable pour devenir adulte.
Il ne comprenait pas en quoi cela le faisait grandir que de pouvoir obtenir des trésors en se contentant de pousser une porte.

Un jour, l’âge venant, il se demanda s’il n’y avait pas d’autres trésors aussi faciles que ceux-là à s’approprier. Il avait entendu parler d’un trésor caché derrière la porte d’une grande maison.
La grande maison à l’autre bout du village.
Oui, c’est ça, cette grande maison aux murs de pierre – toutes les autres étaient en chaume.
Il se décida à se mettre en quête de ce nouveau trésor, comme ça, histoire de passer le temps avant de commencer à gagner sa vie comme, avant lui, ses parents l’avaient fait.

Il s’avança donc.
Là, sur le chemin, il rencontra une vieille sorcière.
Elle portait à sa taille une ceinture.
Sur la ceinture, des clés de toutes sortes brinquebalaient joyeusement.

clés

Il la salua, mi inquiet, mi perplexe. Elle n’avait pas l’air trop méchante, mais elle était bizarre tout de même. Elle ne s’habillait pas comme les autres. Devant sa maison poussaient des plantes qu’il n’avait jamais vues ailleurs. Elle portait des bagues et des colliers de pierre de lune,

pierre de lune

de turquoise et d’autres pierres magiques venues des entrailles de la terre.
On raconte aussi qu’elle savait guérir certaines maladies. D’ailleurs, on pouvait entrevoir, à travers les fenêtres poussiéreuses de sa maisonnette, des grimoires aux pages cornées, usées par le temps et les consultations.
Enfin tous ces détails l’intriguaient.

Elle lui demanda où il en était de sa vie.
Il lui fit part de son projet de s’approprier ce nouveau trésor caché dans la grande maison au bout du village.
Elle lui suggéra alors d’aller trouver le forgeron pour qu’il lui apprenne à fabriquer des clés comme celles qu’elle avait ; ces clés, en effet, étaient les seules susceptibles d’ouvrir la porte.
Il l’écouta poliment tout en retenant un énorme éclat de rire intérieur : «  cette vieille n’a rien compris à la vie, qu’est-ce qu’elle me raconte avec ses clés ? Cette porte s’ouvrira comme les autres d’une pichenette ! »

Il décida de continuer à courir après les papillons, attraper les grenouilles, jouer au ballon et, les soirées plus douces, contempler les couchers de soleil

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puis d’allumer des feux pour y faire griller des lapins braconnés dans la forêt voisine.
Le temps passa, joyeux et léger.

Et puis, un matin, il sentit que le moment était venu de se rendre à la grande maison, y récupérer le trésor dont il était sûr qu’il lui revenait de droit.
Il arriva devant la grande maison, devant la belle porte de chêne massif, aux ferrures ouvragées

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Il s’approcha, poussa la porte d’un doigt…
Et là, rien, la porte ne frémit même pas.
Il la poussa de la main.
Rien…
Il donna un bon coup de poing.
Rien…
Il tambourina des deux poings.
Rien…
Perplexe, il se dit qu’un coup d’épaule pourrait peut-être plus efficace.
Ce qu’il fit.
Une douleur fulgurante le dissuada de continuer.
Il bombarda la porte de coups de pied.
Rien…
Il alla alors chercher un tronc d’arbre. Ce fut dur de le transporter jusqu’à la porte. Le tronc était bien lourd et il n’était pas aguerri à soulever de tels poids.
Il s’élança contre la porte, le tronc sous le bras.
La porte ne se déplaça pas d’un millimètre.
Il avait les poings en sang, le dos endolori et la porte semblait le narguer.

En regardant d’un peu plus près, il réalisa que la porte semblait fermée par une série de serrures, six au moins, toutes aussi mystérieuses les unes que les autres. Serrures qu’il n’avait même pas vues de prime abord, persuadé qu’il était de pouvoir entrer aussi facilement qu’il ne l’avait fait par le passé à travers d’autres portes.
Il commença à s’interroger.
Il revint au village questionner les uns et les autres pour percer le mystère de cette porte rétive.
Y avait-il vraiment un trésor derrière, en fait ?
Les uns lui dire que oui, d’autres qu’ils avaient essayé, comme lui, et qu’ils ne savaient pas : la porte était restée désespérément close.

Trainant les pieds, il marchait, regardant piteusement le sol. La promesse de ce trésor était séduisante mais il ne voyait pas comment il parviendrait à s’en emparer.
« Eh, là, mon garçon, ça ne va pas ? »
Il se retourna. La sorcière était à côté de lui, il ne l’avait pas entendue arriver.
Il lui fit part de sa déconvenue.
Elle ne dit rien mais détacha de sa ceinture quelques clés.

« Tu ne m’as pas écoutée ?
Tu n’es pas allé trouver le forgeron ?
Que croyais-tu ?
Que toutes les portes s’ouvriraient devant toi comme lorsque tu n’étais qu’un enfant ?
Tu vivais dans ton rêve, la vie, ce n’est pas comme dans les contes de fée.

Si quelqu’un te conseille d’utiliser des clés pour ouvrir la porte d’un trésor, peut-être sait-il quelque chose que tu ignores encore. Pourquoi ne pas lui faire confiance ? Mais c’est bien, tu as déjà compris quelque chose.
Tu as certes perdu du temps.
Un peu.
Mais que sont quelques mois à l’échelle d’une vie, à l’échelle de cet univers que l’on peut voir la nuit se déployer avec ses longues traînes d’étoiles?

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Ce n’est pas très grave.
La vie est longue.
Retourne chez le forgeron avec mes clés.
Pas la peine de tenter de te servir de mes clés : elles sont magiques, elles n’obéissent qu’à moi.
Tu dois apprendre à les forger.
Cela te prendra deux ans.
Mais dans deux ans, quand tu tourneras les six clés dans les six serrures, la porte s’ouvrira, sans bruit, et le trésor sera à toi.
Courage mon garçon, le trésor est bien au bout de ce chemin…"

                                                                                                                                                                                                      A suivre