En rentrant de la ville, dimanche, dans le train, je pensais à lui.

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Je me demandais ce que je pourrais écrire sur lui.
Son visage vint flotter devant mes yeux, ses yeux bleus acier, son sourire amusé.
https://www.youtube.com/watch?v=UnoCI2N9nWw –(euh…Louis, ce n’est pas la bonne, ses yeux étaient bleus, merci tout de même…)

Je lâchais mes pensées pour reprendre le fil de ma lecture.
Et tout d’un coup,  lors d’un arrêt du train à une station, il entra dans le wagon.
Il me vit sans me voir. Le temps de réaliser qu’il me connaissait, il était assis devant moi, ses beaux yeux et son sourire radieux.

Je viens de retrouver les quatre vers que j’avais écrits à son sujet la dernière année où il fut mon étudiant. J’avais pris l’habitude, en fin d’année, d’écrire sur chacun quatre vers puis de les lire à la classe afin qu’ils  retrouvent de qui j’avais brossé le portait en quelques mots.

Voici les siens :
De ses yeux bleus aciers, son regard aiguisé
porte sur le monde son désenchantement.
Il rêve pourtant de lendemains riants
et il cherche le lieu où pouvoir respirer.

Son esprit était brillant, il se promenait dans cette formation dans laquelle il était rentré par défaut, ne sachant pas vraiment que faire de sa vie.
Toujours très poli, il me saluait en arrivant et en quittant le cours, il n’en était pas moins un sacré numéro.
Il pratiquait, sans le savoir, l’art du wu-wei, célèbre au taoisme.
Wu wei ?

wuwei

Ne rien faire.
Mon professeur de shiatsu avait coutume de répéter : «  ne rien faire, c’est encore faire quelque chose » ! https://www.youtube.com/watch?v=ARl71fZ-nv0
Et bien naturellement, cet étudiant ne faisait rien, mais avec une telle élégance qu’il était impossible de lui en vouloir.
Impossible aussi de le disputer. Il était imperméable à toute colère, déviant l’énergie de l’autre en la noyant dans son sourire bienveillant.
L’impression face à lui d’être devant de l’eau, fluide, insaisissable.

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Et ces yeux, si bleus, comme un ciel d’été quand aucun nuage ne le trouble.
Un vieux sage égaré dans un corps de jeune homme.

david caradine

Et pourtant je voyais sa souffrance d’être là ; condamné à subir ces heures qui tuaient souvent à coup de pourquoi l’enthousiasme de sa jeunesse, pris comme un poisson dans une nasse sans issue. J’essayais bien de l’accompagner pour que ses talents trouvent leur sens pour lui, pour les autres, pour le monde.
Un monde sur lequel il portait un regard sans concession. Sa lucidité était impressionnante.
Il erra deux ans après la réussite à son examen, travaillant dans des enseignes de jardinerie et de jeux pour enfants après avoir tenté et vite arrêté une formation universitaire.
Ce dimanche, il m’annonça qu’il avait réussi une école pour devenir éducateur spécialisé. Il est en train de réaliser un stage dans un hôpital psychiatrique dans le cadre de sa formation.

Joie de le savoir dans une voie qui lui ressemble, proche de l’humain qui résonnait plus en lui que la logique commerciale.
Joie d’entrevoir que sa vie prend son sens.
Et pourtant, j’ai senti flotter en lui l’ombre d’un doute…
Peut-être fait-il partie de ceux qui s’interrogeront toute leur vie ?
A tout prendre, mieux vaut être encore ainsi, c’est le signe du Vivant que de toujours chercher au-delà des apparences, des certitudes, des croyances, des dogmes et des idées pré-mâchées…

MC Octobre 2014